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Télérama L'écrivaine née

Dans un émouvant récit autobiographique, l'auteur revient sur ses jeunes années. Son enfance pauvre dans une petite ville de l'État de New York, sa propension précoce à l'insomnie et à la rêverie solitaire, son père admiré et sa mère aimée... Et surtout sa grand-mère paternelle, qui lui offre Alice au pays des merveilles puis sa première machine à écrire, à l'âge de 14 ans. Depuis ce jour, il y a plus de soixante ans, elle n'a jamais cessé d'écrire.

Quand paraît un nouveau Joyce Carol Oates, on est toujours curieux de voir dans quelle veine il sera, tant elle a écrit dans des genres différents - y compris des polars sous pseudonyme. Ses livres sont si nombreux qu'elle ne peut les compter. Et ne le souhaite pas. De passage à Paris, elle fait la même réponse que quelques années auparavant dans sa maison de Princeton : « Je ne sais pas combien de livres j'ai écrit, je ne compte pas, cela ne m'intéresse pas. Les artistes font ce qu'ils ont à faire. Picasso ou Monet savaient-ils combien de toiles ils avaient peintes ? Les photographes savent-ils combien de photos ils ont prises ? » Si l'on veut tout savoir, il faut aller sur le site Celestial Timepiece, qui lui est consacré et est mis à jour régulièrement.

Maisons abandonnées

Les lecteurs non plus ne comptent pas, mais ont « leur » Joyce Carol Oates, qui n'est pas la même pour tous. Certains aiment ses romans gothiques, d'autres les grandes évocations, comme Blonde (Stock, 2000), 800 pages inspirées par le destin de Marilyn Monroe, d'autres encore vont vers des textes plus politiques - chez elle, la lutte des classes est souvent présente, ce qui est rare dans la littérature américaine actuelle - ou plus intenses, comme le fascinant Mudwoman (Philippe Rey, 2013). Mais Paysage perdu (paru aux États-Unis en 2015 et désormais en français chez Philippe Rey) est d'un tout autre genre. C'est un récit autobiographique, aussi émouvant que J'ai réussi à rester en vie (Philippe Rey, 2011), écrit après la mort, en février 2008, de son mari Raymond Smith, au terme de quarante-sept ans de vie commune (titre anglais A Widow's Story: A Memoir). Pour Paysage perdu, Joyce Carol Oates dit « n'avoir pas eu l'intention d'écrire des Mémoires », mais, après avoir été sollicitée par divers éditeurs pour des livres sur les animaux, sur son père, sur sa mère, sur ses amies d'enfance, elle s'est décidée pour un récit qui rassemble tous ces thèmes et propose, dans une pertinente postface, une réflexion sur la mémoire, « généralement aussi imprécise qu'un filet déchiré jeté au hasard, qui peut aussi bien ramener le négligeable que manquer l'essentiel ».

La romancière estime ne pas se souvenir vraiment de l'enfant qu'elle était. Pourtant, on est d'emblée au côté de cette petite fille née à Lockport (New York) le 16 juin 1938, et passant son enfance non loin de là, à Millersport, dans un milieu modeste. Quand on l'interroge sur ces années, elle précise : « Selon les critères d'aujourd'hui nous serions considérés comme pauvres. Mais nous n'avions pas ce sentiment. » C'est une petite fille assez solitaire, qui admire son père - elle en fait un très beau portrait, et dans le cahier photo on voit qu'il était un bel homme - mais se sent plus proche de sa mère, qui reste à la maison et est donc « plus accessible ». Son frère Fred naît en 1943 et sa soeur Lynn Ann, qui sera diagnostiquée autiste, en 1956, le 16 juin, le jour des 18 ans de Joyce.

Joyce Carol aime les animaux de la ferme de ses grands-parents maternels, y compris un poulet qu'elle chérit et a appelé « Heureux ». Elle est insomniaque et sort souvent de la maison la nuit, quand tout est silencieux. Adulte, elle est toujours insomniaque, sort moins la nuit, mais laisse venir « toutes les idées pour écrire, un flux d'idées ». « Je ne les note pas, je les mémorise, et ensuite j'oublie de dormir. » Elle a aussi, à Millersport, le goût des maisons abandonnées. « Certaines d'entre elles avaient été récemment habitées : elles n'étaient pas encore retournées à l'état sauvage. D'autres, abandonnées pendant les années 1930, étaient depuis longtemps effondrées, englouties sous les belles-de-jour et les trompettes de Virginie. Ouvrir une porte sur ce silence : le vide d'une maison que ses habitants ont quittée. »

Elle a quelques amies, mais le personnage clé pour sa formation est sa grand-mère paternelle, Blanche Morgenstern, qui habite Lockport. Grande lectrice, elle est assidue à la bibliothèque de la ville. C'est elle qui offrira une machine à écrire à Joyce Carol, pour ses 14 ans. Mais, des années avant, pour son neuvième anniversaire, elle lui offre Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir, de Lewis Carroll. « Je leur dois, écrit-elle, non seulement une grande partie de mon enthousiasme pour l'écriture, mais aussi de percevoir le monde comme un spectacle indéchiffrable, fondamentalement absurde, mais fascinant, devant lequel il est raisonnable de s'exclamer, avec Alice : "De plus-t-en plus curieux !" »

Vocation pour l'enseignement

Dès qu'elle a sa machine, Joyce Carol commence à écrire « des histoires ». Après le lycée, boursière, elle va à l'université de Syracuse (New York), puis à celle de Madison (Wisconsin). Elle est la première de sa famille à faire des études. En 1960, elle commence à publier des nouvelles. « À 22 ans, je n'osais pas encore tout à fait me considérer comme un écrivain », écrit-elle. « Je ne suis pas si consciente d'être un écrivain, je ne l'ai jamais été. Je ne pense pas à moi dans ces termes », commente-t-elle aujourd'hui. Voyant qu'on s'étonne de ce propos dans la bouche d'une personne qui a une telle production, qui a eu dès 1970 le National Book Award, premier de beaucoup de prix littéraires, elle ajoute : « Pourquoi faut-il toujours se désigner comme faisant partie d'une catégorie ? C'est comme cette assignation à l'âge. C'est un tic journalistique, c'est bon pour les nécrologies. On ne sait pas soi-même quel âge on a, comment on le sent. Si je devais parler de ma vocation, je dirais que c'est d'être professeur. J'adore enseigner. Je l'ai fait à Detroit, puis à l'université de Windsor en Ontario, j'en parle dans Paysage perdu. Et depuis 1978 à Princeton. »

Il suffit de lire ce qu'elle écrit sur sa découverte de Nietzsche ou sur sa lecture intense de Melville pour être convaincu qu'elle est en effet un grand professeur. De Melville, elle a tout lu. « Je fus captivée par l'intransigeance, l'opacité obstinée, pourrait-on dire, du quasi illisible Pierre ou les Ambiguïtés : une pseudo-histoire d'amour, se moquant de son lecteur (potentiel, de sexe féminin), comme écrite par un auteur (homme) qui en est venu à détester l'effort même de la fiction narrative en prose. (Il n'est pas étonnant que Pierre se soit mal vendu, aussi mal que son grand prédécesseur Moby Dick. Tragique Melville : "Les dollars me font damner !") »

C'est à l'université de Madison, en 1960, qu'elle rencontre Raymond Smith - « une autre vie, sans Raymond, m'est impossible à imaginer ». Ils se marient très vite. Un mariage sans fête et avec peu de participants, mais catholique, pour faire plaisir à la famille de Joyce, surtout aux grands-parents maternels. Raymond Smith publiait une revue, The Ontario Review, et dirigeait la maison d'édition du même nom. D'un commun accord, ils avaient décidé que Raymond ne lirait pas les livres de Joyce. Son nouveau mari, Charlie Gross, chercheur en neurosciences, la lit au contraire avec passion.

Il est peu question de Raymond Smith dans Paysage perdu. Le chagrin causé par sa mort est mentionné dans le dernier chapitre : « Le chagrin est une sorte de maladie. Un chagrin sévère, une maladie sévère. Le désir de se nuire pour se punir d'avoir survécu à l'être aimé, ou comme un moyen de le rejoindre, est très fort. » « J'ai pu écrire sur mon veuvage, dit Joyce Carol Oates en conclusion de la conversation, mais je ne peux pas écrire sur Raymond, c'est trop douloureux. Et il est difficile de parler de quelqu'un qu'on a si intimement connu. » Mais pour elle, qui a déjà plusieurs autres livres en train, rien n'est définitif : « Oui, un jour, peut-être... »

Par Josyane Savigneau

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