Le prix Giono 2013 pour Pierre Jourde
Pas de fiction, au sens strict du terme, dans ce livre-là. Mais il suffit de l’avoir ouvert, une fois, comme ça, par curiosité, pour comprendre ce qui a pu séduire les jurés du Giono: on en lit deux pages, et on ne peut plus le lâcher. C'est un coup à se coucher plus tard que prévu. Dans « la Première pierre » (Gallimard), Jourde revient sur cette journée de l’année 2005 où on a tenté de le «lyncher», alors qu’il était accompagné de sa femme et ses trois enfants. Ca s’est passé dans son village auvergnat. Plusieurs habitants étaient furieux de ce qu’il avait pu écrire sur eux dans «Pays perdu» (l'Esprit des Péninsules). Des cris, des insultes, des coups de poing, des pierres ont volé. L’affaire s’est terminée au tribunal d’Aurillac, par une condamnation des agresseurs. Le récit qu’en fait Jourde huit ans plus tard se lit comme un thriller hypnotique, doublé d’une méditation sur la manière dont peut soudain surgir la violence, entre des gens qui se connaissent et s’entendent bien depuis toujours. Car avant d’orienter son enquête dans les coulisses de son propre passé familial, l’auteur de «la Littérature sans estomac» et du «Tibet sans peine» commence par reconstituer les faits, à tâtons, minute par minute. Il s’interroge sur ce qui s’est vraiment passé, sur les responsabilités des uns, des autres, de lui-même. Il recopie les dépositions des protagonistes, analyse le barouf médiatique déclenché par cet étrange fait divers, se dit que la littérature a parfois une puissance qu’on ne lui soupçonne plus. Surtout, il met au jour tous les clichés, toutes les fictions qui ont pu encombrer la perception du réel dans cette affaire. Voir notamment les pages où il observe l’intelligence supérieure avec laquelle les paysans incriminés ont surjoué, lors du procès, leur rôle de paysans. Un chapitre qui, à lui seul, suffit à rapprocher ce Jourde-là de Giono, du Giono impérial des «Notes sur l’affaire Dominici». En récompensant «la Première pierre», le jury présidé par Pierre Bergé a fait un sacré choix. Grégoire Leménager bibliobs