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François Busnel a lu la première pierre. L'Express

La Première Pierre, par Pierre Jourde, est un livre douloureux qui rappelle que l'écrivain restitue la complexité du réel. C'est l'histoire d'une lapidation. Dans tous les sens du terme. Enjeu: la lecture. Si La Première Pierre est un livre d'une importance capitale, c'est non seulement parce qu'il est une ode à une terre brûlée, mais encore parce qu'il porte le fer dans la plus sanglante des plaies: que deviendra ce monde lorsque plus personne ne saura lire? Il y a dix ans, Pierre Jourde, alors plus connu pour ses diatribes fulgurantes contre les mauvais écrivains et le milieu corrompu de l'édition (voir l'hilarant Jourde & Naulleau et l'énergique Petit déjeuner chez Tyrannie) publiait Pays perdu, célébration du petit village du Cantal où sa famille a ses racines depuis trois siècles. Mais voilà, au village, cette déclaration d'amour fut perçue comme une déclaration de guerre. "Tu n'aurais pas dû écrire que le pays était un pays de merde", lui dit-on. Ni révéler les histoires intimes que certaines familles, ici, semblaient ne pas connaître. Scandale absolu. Deux ans plus tard, Pierre Jourde revient passer l'été "chez lui", au village, avec sa compagne et leurs trois enfants. En quelques minutes, tout dérape. Insultes, crachats, coups, jets de pierre... Son plus jeune fils, bébé, sort ensanglanté de ce qui s'apparente à un lynchage et s'achève par une fuite. Procès. Condamnations. Les médias s'en mêlent, trop heureux de dresser l'écrivain universitaire face au monde paysan "qui n'a pas les mots". C'est pour contrer cette vision réductrice et faussée de l'histoire que Pierre Jourde écrit La Première Pierre. En se tutoyant -et se rudoyant-, il revient sur les faits, interroge sa mémoire, la violence, l'incroyable fureur qui transforme en ennemis à vie ceux qui hier encore venaient dîner à la maison. Le résultat est saisissant. Pierre Jourde montre la capacité d'une communauté entière à superposer ses fictions personnelles au texte qu'elle est en train de lire. Mais ce danger n'est pas seulement celui qui hante un village du Cantal, c'est celui qui guette notre civilisation. Nous ne savons plus lire. Le grand mérite de ce beau et douloureux livre est de rappeler que l'écrivain n'est pas un publicitaire, il est celui qui, démêlant les fictions, restitue la complexité du réel. Quant à la première pierre, elle est à la fois celle qui fonde et celle qui frappe. L'origine et la fin.

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