“Corps célestes à la lisière du monde”, merveilleuse œuvre épique de Jón Kalman Stefánsson
Dans l’Islande du XVIIᵉ siècle, un pasteur érudit hanté par la tragédie qui touche son fjord : le massacre de pêcheurs de baleines par un seigneur local… Une œuvre-monde entre ciel et terre. Époustouflant.
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La vie a la forme d’une étoile de mer […], elle indique par conséquent toutes les directions. » Dans les formes dessinées par la nature de son austère archipel de l’Atlantique Nord tout hérissé de volcans et de glaciers, dans le vol des corbeaux et « leur étrange chant de ténèbres », dans les tombereaux de neige prompts à transformer les « sommets aimables » en « titans boursouflés de haine », Pétur guette les signes des cieux. Mais la plus sûre des boussoles existentielles, pour ce pasteur érudit tiraillé entre attractions terrestres et élévations divines, c’est encore la robuste et indéfectible Dóróthea, sa gouvernante et première lectrice. Car non content de guider les âmes des paroissiens de Brúninsandur, à l’ouest de l’Islande, sur les voies du Seigneur et les chemins de la Réforme, le révérend manie la plume avec une ferveur bien plus grande que celle qui l’anime pour professer sa foi. Il écrit « des recueils de lois, de poésie, des traités scientifiques et des annales, des traductions de toutes sortes »… Et une longue missive adressée à une mystérieuse et chère destinataire, qui constitue l’alpha et l’oméga de ce récit à l’ambition folle. À la fois saga épique et conte animiste, il s’articule autour d’un funeste événement historique : le massacre de baleiniers basques par un seigneur local, en 1615.
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Jón Kalman Stefánsson, dont c’est le dixième roman traduit en français — après notamment D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (2013), Ásta (2017), Ton absence n’est que ténèbres (2020) —, y marie, sous la protection d’un titre sublime, l’infinitésimal à l’infini, le tellurique au charnel, le profane au métaphysique. Sous la plume inspirée d’un narrateur qui lui ressemble beaucoup, fin lettré pétri de philosophie, le sorcier des lettres islandaises livre, mi-peintre, mi-démiurge, une œuvre-monde évoquant les tableaux des maîtres hollandais : paraboles bibliques de Jérôme Bosch et scènes de villages brabançons de Brueghel. Comme eux, il observe à la loupe — à moins que ce ne soit grâce à la lunette de Galilée, dont l’invention récente parvient d’Europe continentale jusqu’aux oreilles de Pétur — les vies minuscules de ces pécheurs d’Islande, leurs « corps célestes à la lisière du monde », parfaits jusque dans leur imperfection. Telerama Emilie Gavoille























