Orphée & Eurydice.

Inconsolable depuis la mort d’Eurydice, Orphée décide de mettre fin à ses jours. Mais l’Amour lui souffle comment ramener sa belle des Enfers…
De la félicité au drame
Amener le classique vers de nouveaux publics dans des lieux inattendus : telle est l’ambition du festival bordelais Pulsations, créé en 2020 par Raphaël Pichon. Pour son édition 2023, le chef d’orchestre investit l’espace industriel désaffecté de la Halle 47 de Floirac, reconverti en centre culturel et associatif, avec le plus célèbre opéra de Christoph Willibald Gluck (1714-1787) dans sa version remaniée en 1859 par Hector Berlioz. Tout commence par les noces d’Orphée et d’Eurydice, pur moment de félicité mêlant choristes et musiciens dans le parterre de spectateurs. Mais après la joyeuse séance photo pilotée par une wedding-planeuse (Clara Prieur), les lumières s’estompent : la jeune mariée gît ensanglantée sur un sol de béton. Quand le chœur entame "Ah, dans ce bois tranquille et sombre…", le drame peut prendre son envol. Interprétée par un trio de voix féminines – la mezzo-soprano française Blandine de Sansal (Orphée), la soprano américaine Jacquelyn Stucker (Eurydice) et la soprano néo-zélandaise Madison Nonoa (Amour) –, une création pleine d’audace mise en scène par Eddy Garaudel, fidèle compagnon de route de l’ensemble Pygmalion.
télérama
La vie de critique de musique classique peut réserver des surprises. Arrivée jeudi soir à Floirac, dans la proche banlieue de Bordeaux, je croyais naïvement me rendre à la représentation d’un opéra de Christoph Willibald Gluck revisité par Hector Berlioz. Je me suis retrouvée dans un mariage à l’anglo-saxonne, avec wedding planneuse enthousiaste, demoiselles et garçons d’honneur surexcités, et cocktail bien pourvu en boissons avec ou sans alcool. Pour moi, ce sera tisane fraîche, baptisée « le sommeil d’Orphée » – comme le marié, que je ne connais pas si bien que ça, même si le tampon vert apposé sur mon poignet me range parmi ses proches.Les héros de la fête entrent enfin. Discours, blagues, surprises musicales préparées par les amis. La mariée, Eurydice, délivre une blague en anglais (elle est américaine comme son interprète, la soprano Jacquelyn Stucker, géniale Poppée au dernier Festival d’Aix-en-Provence), et régale son futur d’un air sublime, accompagnée par ses amis musiciens ; on les voyait jusque-là errer parmi les invités, leur instrument à la main. Le marié, poète reconnu, réplique avec un beau texte emprunté (on le saura plus tard) à Philippe Jaccottet. D’autres amis ont préparé une ode chorale. Des caméras mobiles tournent autour de nous. Allégresse générale sous la charpente de la grande halle, aux allures de cathédrale, où se tiennent les festivités.
Des photos de groupe permettent un écoulement fluide de la foule des invités vers la salle d’à côté. Les amis d’Eurydice d’abord, ceux d’Orphée ensuite. Je passe devant un orchestre caché derrière un rideau transparent, lancé à plein régime dans des pièces gluckistes sous la direction fougueuse de Raphaël Pichon. La mariée s’est éclipsée en douce au moment des photos. Elle n’aurait pas dû. Devant les gradins où nous nous installons gît son corps inanimé, un morceau de tôle et deux traînées sanglantes à son côté. Les amis surviennent, effarés. Puis le fiancé, terrassé. Ses lamentations (l’on entend enfin le superbe alto de Blandine de Sansal) déchirent le chœur de déploration entamé par les proches. Le prologue, conçu de toutes pièces par le chef pour l’occasion, est terminé. L’opéra peut commencer…
Coups de théâtre et exploits techniques
Que dire de plus, sans gâcher les surprises qui attendent le public ? D’abord, que Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion, qui ont lancé le festival Pulsations en 2020 pour mieux chahuter et renouveler les formes consacrées du concert classique, remportent haut la main leur nouveau pari : monter un opéra dans une friche industrielle, la Halle 47, vaste nef de béton en instance de réhabilitation, où l’on assemblait autrefois le chemin de fer. En exploitant une acoustique étonnamment confortable. Et en utilisant l’espace, grâce aux idées stimulantes du metteur en scène Eddy Garaudel et aux savants jeux de lumières de Bertrand Couderc, pour raconter en images dynamiques la descente aux Enfers d’Orphée.
Ce dernier est le jouet de dieux cruels, notamment d’Amour (la Néo-Zélandaise Madison Nonoa, au soprano fruité), campé en lutin maléfique qui manipule Orphée aussi bien qu’Eurydice, et dont les grimaces laissent entrevoir l’absence de happy end. C’est Amour qui fait boire à la défunte l’eau du fleuve Léthé, la transformant ainsi en « ombre heureuse » dénuée de tout désir. Des rideaux permettent un réaménagement constant du « plateau », qui, à la fin, s’allongera démesurément. L’intrusion d’Orphée aux Enfers, avec déflagrations percussives s’opposant à la chaleur et à la tendresse de « sa » harpe, a rarement autant impressionné, de même que la Danse des Furies, qui se clôt sur un coup de théâtre, et un exploit de l’équipe technique.
Parties prenantes de la narration dès le prologue, l’orchestre et le chœur de l’ensemble Pygmalion avaient déjà ébloui dans la même œuvre, en 2018, dans le cadre plus policé de l’Opéra Comique. Malgré le surcroît d’engagement physique réclamé par le dispositif scénique bordelais, et l’allongement des distances entre la direction musicale, la scène et le public (toujours susceptible de fragiliser la cohésion du chœur), leur double performance est bluffante. Télérama