“Les Fleuves du ciel” d’Elif Shafak, une odyssée poétique dans les méandres de la vie
L'eau se souvient. Ce sont les humains qui oublient. » La sentence annonce le projet du nouvel ouvrage d’Elif Shafak : raconter, par le prisme d’une goutte d’eau, l’entrelacement des destins personnels et collectifs, à travers le temps et l’espace. Dans cette fable ambitieuse — « chant d’amour aux fleuves » —, l’autrice turque, réfugiée au Royaume-Uni depuis une quinzaine d’années, croise les récits de trois personnages. Il y a Arthur, un enfant à la mémoire prodigieuse, vivant à Londres dans les années 1840 ; Naryn, une petite fille yézidie élevée par sa grand-mère sourcière sur les bords du Tigre, en 2014 ; et Zaleekhah, une hydrologue aux tendances suicidaires, travaillant, en 2018, sur la mémoire de l’eau. À travers eux, le roman aborde des thèmes aussi variés que les épidémies de choléra à Londres, la restitution des biens culturels, le génocide des Yézidis, ou le fonctionnement d’un barrage hydroélectrique, tous largement documentés, historiquement et scientifiquement.
Une multiplicité de points de vue, mais aussi de registres. À la fois conte, fresque sociale et récit d’exil, Les Fleuves du ciel se distingue par son amplitude sur le fond et la forme. Généreuse, l’écriture en devient parfois grandiloquente, mais permet une certaine poésie, l’autrice s’attachant, comme dans son précédent livre, L’Île aux arbres disparus (2021), à donner la parole aux personnages non humains, qu’il s’agisse d’un figuier, d’un moustique, ou d’une goutte de pluie. Métaphore de l’identité, de l’histoire et de la migration, c’est sans doute dans sa dimension politique que la réflexion sur l’eau est ici la plus intéressante. « Ils tuent l’eau en premier, écrit la narratrice dans une bouleversante description de familles yézidies fuyant le massacre de soldats de l’État islamique, en Irak. Dans ce pays où les rivières sont sacrées, où chaque goutte d’eau est une bénédiction, ils se faufilent en pleine nuit, et empoisonnent tous les puits, bassins et fontaines du village. » À l’heure du réchauffement climatique et de la raréfaction des ressources, raconter l’eau comme un instrument de pouvoir, de domination et de contrôle sur les populations persécutées est une puissante illustration du pouvoir politique de la fiction.
Télérama Caroline Pernes























