“Immortelle est la beauté”
Alors, oui, Beauté, son nouveau roman, fait du bien. Au corps et à l’âme. Il devrait être remboursé par la Sécu. Si, si, Madame Touraine, avant de disparaître en mai, un petit geste. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec Lisa, une pianiste célèbre, amante adorée. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays du temple d’Athéna Aphaia, où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : “Immortelle est la beauté“. Le début des romans de Sollers se lit comme un poème en prose. Le plus réussi est, de mémoire, celui de La fête à Venise. Description précise, en « technicolor ». Moteur ! Ici, immédiatement, un coup de foudre. Zeus se manifeste au beau milieu de la journée, sans le moindre orage. Du grand n’importe quoi, s’écrie l’imbécile biberonné aux romans fabriqués dans les ateliers d’écriture de la redoutable Agence de la Pensée Unique (APU). Non, simplement, on prend de la hauteur, le soleil brille et le ciel est très bleu. Gould est au piano, ses longues mains sont sublimes, Hölderlin possède la cadence des dieux, Céline annonce les massacres à venir, nous y sommes, on ne l’entend pas, le bruit et la fureur d’un monde insensé couvrent tout, Bataille est le dernier romantique, ses figures féminines ouvrent sur l’impossible, on n’y voit que pornographie. C’est à désespérer. Et pourtant Sollers insiste. Ses doigts bagués indiquent le sud, la lumière, la légèreté, le langage des fleurs, la beauté des déesses callipyges. Les anorexiques volontaires, il les laisse au diable, qui dirige le commerce mondial (armes, cocaïne, organes humains) la publicité, les techniques de la chirurgie esthétique sans cesse renouvelées. Il reprend ses thèmes de prédilections, évoque ses auteurs aimés, digresse à l’infini. Il pratique l’éternel retour, cher à Nietzsche, son point fixe. Avec lui, en le citant sans relâche, il traque les nihilistes qui veulent imposer leur monde de mort. « La mort est minable, c’est tout », écrit Sollers. Ou encore : « Quand il ne le détruit pas, ou ne le falsifie pas, le nihiliste, c’est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté. » l’enjeu est là. La partie est presque perdue. Mais tout est dans le presque. Il faut sauver ce qu’il reste à sauver, un bonheur singulier, à vivre seul, ou à deux, pas plus, et de manière épisodique, avec des femmes qui ressemblent à la Molly de Céline ou à la Juliette de Sade. Une respiration sur la colline inspirée, loin du « pays sans joie ». Calypso, Circé, ou Pénélope ? Une escapade chez Homère, pour ne citer que lui. Sollers évoque Ulysse retenu par Calypso, durant sept ans. La déesse finit par se lasser, elle le flanque sur un radeau. Il vivra l’enfer. Il trouvera Circé, le temps d’une saison paradisiaque. Sollers hésite. Calypso ou Circé ? Laquelle est la plus experte en jeux interdits, donc salutaires ? Pendant ce temps, Pénélope tisse le linceul de son tendre époux. Un emploi bien réel. Au hasard, portrait de Leni Riefenstahl, « génie de la manipulation grandiose ». Elle filme Hitler sous toutes les coutures de son uniforme de dictateur camé. Les masses sont fanatisées, l’absurdité humaine va tout détruire, suicide collectif inégalé. On entre dans l’ère moderne. La beauté vacille, au bord du gouffre amer. Leni réalise Les dieux du stade, en 1936, pour les jeux Olympiques de Berlin. Sollers, toujours : « Les jeux Olympiques de Berlin contre “Olympia de Monet” : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. » Tiens, tiens, la même année, à Bordeaux, naît un certain Philippe Joyaux, pseudo Sollers, dont la devise pourrait être ce bref dialogue, page 169 : « Vous n’avez pas honte ? Non. »
Causeur Pascal Louvrier