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la cause littéraire:la jeune &pouse

Le roman baroque d’Alessandro Baricco renoue avec la veine des légendes et des voyages rédempteurs d’Océan mer et de Soie, après l’expérience plus réaliste d’Emmaüs. Très vite on verse dans le domaine du conte ou du réalisme magique : les règles précises qui forment comme un protocole familial évoquent, ça et là dans le roman, un peu comme dans Alice au pays des merveilles, un mélange de l’atmosphère de la réception chez le Chapelier et de celle du royaume de la Reine de cœur. Toutefois, encore plus que le conte anglais ou les romans fleuves latino-américains, c’est le Japon et ses rituels et cérémoniaux qui est convoqué dans l’imaginaire du récit.

Des personnages prototypiques viennent nourrir cette comédie humaine comme sur un échiquier des destinées : le Père, la Mère, le Fils, la Fille, la Jeune Epouse, l’Oncle, etc., mais aussi Modesto le domestique et Baretti le chroniqueur liturgique de la Famille, une Famille où l’on a peur de la nuit, où l’on se doit d’être gai, où il est soi-disant interdit de lire des livres et où le Père « porte dans son cœur une inexactitude », une Famille dont tous les membres meurent la nuit et dont la Fille, pour échapper à cette malédiction, a mis en place un expédient nocturne bien particulier. Le langage un peu désuet, suranné qui agrémente les dialogues familiaux vient souligner cette régularité des échanges :

« Si la chose vous agrée, naturellement, ajouta la Fille en cherchant le regard de la Jeune Epouse.

Elle m’agrée, répondit la Jeune Epouse ».

Toutefois, la problématique essentielle du roman réside en la question suivante : qui est le je du récit ? Si l’on excepte les discours directs, ce je a une curieuse propension, d’une page à l’autre, à changer d’énonciateur. Ainsi, on y trouve un changement à la fois insensible et brutal de point de vue ou de narrateur, qui, d’hétérodiégétique, devient homodiégétique, qui passe de il en je : « L’homme se pencha pour l’embrasser sur la bouche, mais elle se retira de nouveau […] Sans cesser de me caresser, l’homme m’observa, peut-être essayait-il de comprendre si je croyais vraiment à ce que je disais ». On y trouve aussi une forme de métalepse ontologique, c’est-à-dire une juxtaposition de type associatif du plan de l’auteur-narrateur et du plan du narrateur-personnage : « C’est la dernière chose qu’elle a dite. Elle est partie sans se retourner ni me saluer. Avant aussi, elle le faisait, et ça me plaisait ». A ces phrases, énoncées par l’auteur-écrivain, qui s’immisce de façon mystérieuse assez tôt dans le récit, succèdent dans le paragraphe suivant celles qui sont prononcées par la Jeune Epouse, personnage essentiel du roman : « Elle est partie en beauté, sans se retourner ni me saluer, songea la Jeune Epouse en regardant la Femme élégante traverser la pièce ». Un tel glissement énonciatif permet à l’auteur d’amorcer une réflexion sur le travail de l’écriture et les intentions de l’écrivain. Parfois, on aimerait en savoir davantage sur ce sujet métadiscursif qui n’est qu’effleuré.

Pour définir d’un terme ce roman baroque de Baricco, avec ses différentes facettes, c’est la dimension « animale » – le mot revient plusieurs fois dans le texte –, revendiquée par l’auteur, qui vient à l’esprit, mélange d’érotisme et de mystère, de candeur et de noirceur, auquel le lecteur est sensible.

 

Sylvie Ferrando

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