Retour au «pays de l’eau»
Aharon Appelfeld, l’ancien enfant traqué de la forêt ukrainienne, bivouaque avec des partisans dans un roman où le rêve s’épanche «J’ai vu mon père avec une grande clarté. Il était au plus mal. Je sais faire la différence entre l’imagination et la réalité», assure à un de ses camarades un combattant juif, cherchant à quitter la forêt pour retourner dans le ghetto où sont restés ses parents. Sa certitude s’appuie sur une vision, autant dire sur du sable, sur rien. Les personnages du nouveau roman d’Aharon Appelfeld sont assaillis de visions. Tous risquent d’être engloutis par la détresse. Même Kamil, le commandant, peut chavirer : «Il lutte pour repousser la tempête intérieure, et pétrifier la mélancolie. Dans ces moments-là, assis à l’écart sous une tente, il est relié à ses douleurs cachées.» Nous sommes à la fin de la guerre, ils sont une quarantaine à avoir laissé leur famille pour un coin de forêt ukrainienne qu’ils appellent «le pays de l’eau». C’est la base depuis laquelle ils prennent «une petite partie» de leur destin en main et se battent contre des patrouilles allemandes. Collectif. Que font ces combattants du matin au soir ? Ils s’entraînent, leurs assauts sont nocturnes. Comme chaque livre d’Appelfeld, les Partisans est économe de précisions historiques : «Ma description de la Seconde Guerre mondiale s’approche de celle d’un enfant», admettait Appelfeld dans une conversation avec Philip Roth (1). Mais d’un enfant familier de l’absurde et d’un cauchemar qui le jette, impuissant, au milieu d’une catastrophe. Comme si cela ne suffisait pas, il en sortira «certainement coupable». L’enfant ici a 17 ans. Edmund était lycéen avant d’être «combattant». Il est le narrateur, et le portraitiste d’un collectif soudé de Juifs traqués. Les Partisans a pour héros des guerriers, et pourtant nous ne les voyons pas se battre, mais penser. Le roman est la présentation d’une méthode de survie psychique qui consiste à parler et à réfléchir en groupe dès le soir venu, pour «comprendre qu’être juif n’est pas dénué de sens». Ces séances sont l’occasion pour Appelfeld d’étudier une à une les identités juives qui composent cet agrégat. Kamil est croyant et veut enseigner l’hébreu à tout le monde. «Il affirme que Martin Buber est le guide des égarés de notre génération», assimilée et germanophone. Karl, le communiste, témoigne de sa haine passée des juifs pieux : «Nous entrions la nuit dans la maison d’un rabbin pour l’informer aussitôt que nous faisions partie de la section "Education et Culture" du Parti communiste, et que nous allions l’interroger sur la façon dont il s’y prenait pour répandre sa science de vaincu.» Edmund, fils d’une famille bourgeoise d’Europe centrale, définit sa judéité sans le savoir, en se rappelant Anastasia, la jeune fille qui n’était pas juive et qu’il aimait avant de partir pour le ghetto. Anastasia «s’abandonnait tout entière au plaisir», tandis que, chez Edmund, «les plaisirs étaient plus mesurés, tourmentés par la culpabilité». Fait écho à cet autoportrait une autre remarque d’Appelfeld à Philip Roth : «La faculté qu’ont les Juifs d’intérioriser toute critique, toute condamnation pour se flageller fait partie des merveilles de la nature.» Les deux écrivains sont amis et ils ont pratiquement le même âge, Appelfeld est né en 1932, Roth en 1933. Cependant leur lieu de naissance donne à ces deux Ashkénazes des trajectoires fort différentes. Aujourd’hui citoyen israélien, Appelfeld naît à Czernowitz, ville ukrainienne, autrefois roumaine. Lorsqu’éclate la guerre, sa mère est assassinée. Avec son père, il est conduit dans un ghetto. Puis une marche forcée de deux mois les mène dans un camp de Transnistrie, où Aharon est séparé de son père («Je ne parlerai pas du camp»,écrit-il dans Histoire d’une vie). A 10 ans, il s’enfuit. Il erre pendant deux ans, enfant sauvage, petit animal, dans les champs ukrainiens entourés de forêts, cachant à ceux qu’il rencontre sa judéité, se nourrissant de plantes et de fruits. En 1944, il devient coursier pour l’Armée rouge et vagabonde pour deux nouvelles années en Europe. Il arrive en Israël en 1946 sans y connaître personne, devant apprendre l’hébreu qu’il ignore, car sa langue maternelle est l’allemand. Il parle aussi, plus ou moins bien, le yiddish, le ruthène, le roumain et le russe, mais l’hébreu pas du tout. Deux écrivains qu’il découvre dans les années cinquante sont «ses premiers prophètes» : Camus, et Kafka. Pension. Edmund rêve énormément, et la beauté du roman est surtout dans la façon dont, à peine a-t-il fermé les yeux, l’angoisse, la solitude et la vérité attaquent en piqué ses songes, et le texte. Les parents d’Edmund sont les fantômes de ses visions lucides. Le lecteur d’Appelfeld retrouve ce couple dans son décor habituel : une station thermale et une gare. Le dernier, le plus terrible des rêves réanime un voyage à Baden, dans une pension où la famille a ses habitudes. Tout suggère que l’extermination des Juifs est en marche, mais personne ne le dit. Le cocher «était très ému de nous revoir, et nous applaudit comme si nous avions réalisé une mission impossible». La mère, souffrante, échange avec le père un «dialogue muet». Il y a dans la biographie et les romans d’Appelfeld des événements indicibles. L’écrivain y revient sans fin, leur tourne autour et y entre de biais. «J’ai déjà écrit plus de vingt livres sur ces années-là. Parfois il semble que je n’ai pas encore commencé», écrivait-il dans Histoire d’une vie, son autobiographie publiée en Israël en 1999, et premier de ses livres traduit en français, aux éditions de l’Olivier en 2004. Aharon Appelfeld a écrit une dizaine de romans depuis. La vie dans le camp où il fut interné ou la mort de sa mère ne sont pas racontés frontalement : «Ma mère fut assassinée au début de la guerre. Je n’ai pas vu sa mort, mais j’ai entendu son seul et unique cri. Sa mort est profondément ancrée en moi - et, plus que sa mort, sa résurrection», écrivait-il encore dans Histoire d’une vie. Les rêves d’Edmund dans les Partisans sont d’autant plus poignants que le jeune homme leur ouvre volontiers la porte. Le premier d’entre eux se faufile dans un doux sommeil, prometteur de réconfort. Les parents sont là. «Je voulais leur demander où ils étaient à présent mais la question resta bloquée dans ma bouche.» (1) Philip Roth, «Parlons travail» (Gallimard).