Vassilis Alexakis sonde la litote
La rencontre commence à la taverne Philippou, sur les hauteurs de Kolonaki, au cœur d’Athènes, quelques jours avant les élections législatives remportées par Alexis Tsipras et son parti de gauche radicale, Syriza, le 25 janvier. C’est un restaurant familier aux lecteurs de Vassilis Alexakis, comme le Démocrite, situé un peu plus bas mais qui a fermé ses portes depuis la crise. La conversation commencée à Athènes se poursuit quelques semaines plus tard, au restaurant La Gauloise, à Paris, en face de la photographie dédicacée d’Alain Delon avec un panama ; l’écrivain y avait dîné avec l’éditeur Jean-Marc Roberts.
C’est le côté Guide Michelin d’Alexakis : il y a toujours de bonnes adresses dans ses livres. Dans La Clarinette, ses personnages se retrouvent plutôt dans les cafés athéniens. Depuis la crise, les Grecs vont moins au restaurant. Le Philippou se remplit quand même peu à peu au fil de l’après-midi. « C’est l’heure des académiciens », explique Vassilis Alexakis, en saluant ses distingués confrères.
La conversation porte sur la crise grecque et la victoire annoncée de Tsipras. Ils se connaissent. Le chef de Syriza avait même réussi à convaincre Alexakis de se présenter à des élections européennes et municipales, au milieu des années 2000. Il n’a pas été élu. A son plus grand soulagement. Il ne se voyait guère conseiller municipal d’Athènes. A l’époque, ce qui est aujourd’hui le premier parti de Grèce ne réunissait que 5 % des suffrages. Aujourd’hui, il voit moins Tsipras. « Il y a un monde fou autour de lui, depuis qu’il y a des postes à pourvoir. » A 71 ans, il n’éprouve pas la nécessité d’obtenir des maroquins. Il a juste besoin de sujets de romans. car « le roman [l]’intéresse plus que tout, plus que la Grèce, plus que la crise ».
Roman et enquête
Il a commencé La Clarinette avec deux sujets : la mémoire et la crise grecque. La maladie de Jean-Marc Roberts, son unique éditeur, qui le publia chez Julliard, Seuil et Stock, a modifié le projet. Alors qu’il en avait débuté l’écriture en grec, parce que « la Grèce est [sa] mémoire », il est repassé au français pour pouvoir dialoguer avec son ami.
Il parle de lui et des gens qu’il rencontre dans ses romans, mais les utilise comme des personnages de fiction. « La part d’enquête nourrit l’imaginaire. » Il transforme, il invente des dialogues. L’essentiel des paroles de Jean-Marc Roberts sont inventées, mais il pense qu’il a été fidèle à son ami. Il pratique un genre d’autofiction imaginaire.
Orthodoxie
Vassilis Alexakis goûte peu les religions et notamment l’orthodoxe, toute-puissante en Grèce. Il fait partie des rares Grecs favorables à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, inscrite au programme de Syriza. Mais il n’est pas choqué outre mesure de voir les bonnes relations entre Tsipras et l’archevêque d’Athènes, Hieronymos. Une entente nouée sur fond de crise et d’organisation de soupes populaires. Il est néanmoins rassuré de voir que la plupart des ministres du nouveau gouvernement ont refusé de recevoir la bénédiction religieuse qui recouvre d’encens le moindre remaniement.
A défaut de religion, il s’est quand même réconcilié avec Orthodoxie. C’est l’un des personnages de son livre. Il n’aurait jamais pu l’inventer. Cette jeune femme de 20 ans est l’avant-centre de l’équipe de Grèce des SDF. Il est heureux d’apprendre qu’elle a marqué quatre buts lors des championnats du monde des SDF à Poznan, en Pologne. Il est surtout ravi de ce prénom qu’il ne connaissait pas. « Pourquoi tes parents l’ont-ils choisi ? », demande-t-il dans le roman. « Mais c’est parce que mon grand-père s’appelait Orthodoxe ! »
La fin de la litote
En grec, l’austérité se dit litotita. Vassilis Alexakis, qui ne cesse de se plonger dans les dictionnaires grecs et français et de rapprocher les deux langues, s’en amuse : « Les Grecs se battent contre la litote. Peut-être y aura-t-il une révolution contre la litote ? »
Pour parler de la crise, il ne cherche pas à en faire trop. Il privilégie la litote. Il raconte comment il a vendu le journal des SDF à Athènes. « Je me suis fait insulter par les patrons de café. » Ou évoque ce Congolais clandestin qui avait étudié la philosophie. Après avoir attrapé une maladie dans l’un de ces camps de rétention où les migrants sont maltraités, il a frôlé l’amputation des jambes. « Je lui ai dit que le pays de Socrate l’avait bien mal accueilli. » Il a vu de belles choses aussi pendant cette crise, comme cette centenaire de la bonne bourgeoisie athénienne, Lily, qui tricote des pulls de toutes les couleurs pour les enfants : « Je ne peux pas supporter que des enfants aient froid dans mon pays. »
Le cimetière de l’Europe
« Il y a un aspect moral dans les jugements sur la Grèce. Depuis les années 1980, on sait qu’elle court à sa perte, en empruntant et en faisant la fête. Mais que faisait l’Europe ? » Vassilis Alexakis a trouvé une solution à la crise de la dette grecque. « Les pays du nord rêvent de vieillir en Grèce, à cause du climat. Nous n’avons qu’à bâtir des cimetières pour accueillir l’Europe du Nord, en échange de l’effacement de nos dettes. Nous proposons à la place des concessions perpétuelles, sans frais d’obsèques. Et nous garantissons les meilleures places sur nos îles avec une belle vue sur la mer. »
Il hésite quand il faut trouver une île pour la chancelière allemande, Angela Merkel. « Pas Cythère, quand même ». Ni Tinos, son île. Il ne préférerait pas. Il songe à « une île près de la Turquie, mais pas Lesbos, elle pourrait mal le prendre ».
Il y a deux cimetières dans le roman. Ce sont des endroits plutôt gais. Le cimetière du Céramique, à Athènes et celui de Montmartre, à Paris. Comme beaucoup d’Athéniens, Alexakis ne visite guère les sites antiques. En vrai Parisien, il n’est jamais monté sur la tour Eiffel non plus. Pour les besoins de son roman, il visite le cimetière du Céramique, aux portes de la vieille ville, sur la Voie sacrée. Il est heureux d’apprendre qu’il y avait un bordel antique juste à côté. C’est d’ailleurs la photo d’un vase reproduisant plusieurs postures érotiques qui le conduit là. Ce vase a été découvert lors des travaux pour la construction de nouvelles lignes de métro, à l’occasion des Jeux olympiques d’Athènes, en 2004, quand les entreprises allemandes étaient heureuses de voir l’Etat grec dépenser son argent sans compter. Le conservateur du musée lui montre ce petit vase et Alexakis visite le cimetière, havre de paix au cœur d’Athènes.
C’est là qu’Orthodoxie trouve refuge la nuit avec son compagnon pour régler un problème délicat pour les SDF : où faire l’amour dans les rues d’Athènes ? Le cimetière s’y prête très bien et le mince ruisseau qui le traverse sert de salle de bain.
Alexakis se demande si des gens viennent faire l’amour près de la tombe de Jean-Marc Roberts à Montmartre. Ses promenades au cimetière du Céramique l’ont aidé à accepter la mort de son ami. Sur les stèles, les défunts sont entourés de personnages. Il y en a toujours un d’assis. « Je me dis que Jean-Marc a une place assise. »
En quittant le restaurant, il regarde la photo d’Alain Delon et la salue en partant. Ce n’est plus l’acteur de Borsalino mais une nouvelle incarnation de son ami, Jean-Marc Roberts, qui va continuer à l’accompagner par la grâce de son roman. Alexakis a pris l’habitude de vivre et d’écrire avec ses fantômes.