Maudit soit…Magazine littéraire
Avec Maudit soit Dostoïevski d'Atiq Rahimi, Crime et châtiment envahit l’esprit d'un meurtrier afghan. Saint-Pétersbourg devient Kaboul, et Raskolnikov se nommera Rassoul. Afghan de naissance, français d’exil, Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008 pour Syngué sabour éd. P.O.L, s’envisageait jusqu’alors dans sa dualité. Poésie et roman, Orient et Occident, Terre et cendres éd. P.O.L, 2000 ; il s’agissait pour lui de bâtir des ponts, de glisser d’une rive à l’autre, de les faire se rejoindre dans l’écriture. Si la conjugaison reste la même, un nouveau temps vient cette fois enrichir la grammaire. Comme le titre du livre l’indique, c’est à la culture littéraire russe qu’il en appelle, et plus exactement à l’un de ses monuments : Crime et châtiment. Atiq Rahimi ne quitte pas pour autant l’Afghanistan. C’est Dostoïevski qui vient à lui, sa trame qu’il calque sur la réalité actuelle du pays. Saint-Pétersbourg devient ainsi Kaboul, et Raskolnikov se nommera désormais Rassoul. Quand on le rencontre, Rassoul a déjà commis son crime. La hache vient de fendre le crâne de nana Alia, la vieille maquerelle qui fait se prostituer Souphia, la fiancée. Rassoul devrait dérober l’argent et fuir, mais l’histoire de Crime et châtiment lui traverse l’esprit, le foudroie. Et, lorsqu’une voix de femme résonne dans la maison, il saute par la fenêtre. Ce héros-là ne tuera qu’une seule fois. « Dostoïevski, oui, c’est lui ! [...] Il m’a défendu de suivre le destin de son héros, Raskolnikov : tuer une deuxième femme - innocente celle-ci ; emportant l’argent et les bijoux qui m’auraient rappelé mon crime... devenir la proie de mes remords, sombrer dans un abîme de culpabilité, finir au bagne... » Premier écart entre peintre et modèle, annonciateur d’une longue série. Car le fait est là : Rassoul connaît l’original, ses détours et ses pièges. Il ne gardera que le meilleur de la leçon, à savoir l’idée selon laquelle c’est en expiant son crime, acte exemplaire, qu’on gagne son salut. Dans un contexte de guerre civile et d’effondrement de toutes les valeurs, il entend subir un châtiment, pour le principe, pour que tout cela ait une finalité, peut-être même une morale. Alors il se livre à la police. « Je veux donner un sens à mon crime », explique-t-il. Las ! face à un système corrompu, nulle rédemption possible. À Kaboul, « tuer est l’acte le plus insignifiant qui puisse exister ». Le parcours de Rassoul ne sera rien d’autre qu’un « ridicule pastiche de Crime et châtiment ». L’idée vaut pour le livre lui-même, qui s’amuse des codes du roman russe : on y trouve des dizaines de personnages, tous liés les uns aux autres, des débats intérieurs, des rebondissements à foison. À la matière dostoïevskienne, qu’il façonne et éprouve, Atiq Rahimi injecte son souffle propre, cette manière toute personnelle d’osciller entre lyrisme et sécheresse, grandes tirades et didascalies. Un poème s’introduit parfois dans le corps du texte, une légende afghane dans le ballet russe. C’est l’histoire rêvée, transmise, qui permet d’échapper à celle du quotidien. Ce n’est pas simplement par goût que l’auteur est allé chercher Dostoïevski. En vérité, Crime et châtiment envahit l’esprit de Rassoul comme les Soviétiques ont envahi le pays, en 1979. Durant dix ans, la guerre a ravagé le pays, avant que les talibans prennent le pouvoir. Si l’Afghanistan est depuis devenu une république islamique, les libertés individuelles restent une illusion. Aussi le vrai crime de Rassoul n’est-il pas le meurtre, mais la lecture. Quand des hommes armés de kalachnikovs pénètrent dans sa chambre, c’est bien à sa pile de livres qu’ils s’intéressent. « Rassure-les, dis-leur que tu n’es pas un communiste, que ces livres russes ne sont pas de la propagande communiste, mais les oeuvres de Dostoïevski. Crie ! » Il faudrait supplier au nom d’Allah, « mais Allah ne résonne plus dans sa gorge ». Plus loin, pris dans un système judiciaire en forme de farce, Rassoul demande à un greffier s’il connaît Dostoïevski. « - Non. Il est russe ? - Oui, un écrivain russe, mais pas communiste. [...] Il disait que si Dieu n’existait pas [...] l’homme serait capable de tout. » Au bout de Crime et châtiment, Raskolnikov, en prison, un Évangile sous l’oreiller, est en marche vers une nouvelle réalité. Cette lumière salvatrice, Rassoul peut bien l’attendre. Il n’y a plus d’au-delà des choses dans ce Kaboul-là ; juste un Dieu instrumentalisé « pour justifier nos crimes, nos trahisons ». Ici, l’homme est vraiment capable de tout. C’est ce que le châtiment montrera.