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Les solidarités…Magazine Littéraire

Les Solidarités mystérieuses, dernier roman de Pascal Quignard, engage une polyphonie qui trouble les identités et les certitudes. «Tout ce que je dis me semble être la vérité mais je n’ai jamais bien compris ma soeur. Je l’aimais, elle m’intimidait, elle m’impressionnait. Elle était plus âgée que moi. C’était une fille. Elle me faisait un peu peur. Souvent je me suis dit : "Tu n’as peut-être pas bien compris."» Voilà, tout est résumé du nouveau roman de Pascal Quignard, Les Solidarités mystérieuses, qui pourtant ne se laisse pas décrire si aisément. Au centre du récit, comme un soleil timide, on trouve Claire Methuen, une femme qui approche la cinquantaine, et qui se rapproche de son village natal, La Clarté, près de Dinard. Oui, cela se passe en Bretagne, près des falaises et dans des maisons granitiques. Claire vient assister à un mariage : mais, par son retour, elle va retrouver tous ceux de son passé. Un cercle se forme autour de cette femme un peu sauvage et que rien n’encercle : voici madame Ladon, une vieille dame dont Claire va bientôt hériter. Voici Paul, le frère de Claire ; de psychanalyse en psychanalyse, il essaie de surmonter ses dépressions. Il est amoureux du père Jean, qui enterrera bientôt madame Ladon. Voilà Juliette, la fille de Claire, un peu brutale, un peu perdue. Et puis le voici, Simon, l’amour de jeunesse de Claire. Simon, avec qui elle a pratiquement grandi, qu’elle a quitté, et qu’elle retrouve à présent, «fidèle, bon père, bon mari, bon maire, bon pharmacien». Il n’y a rien à espérer de lui, et dès lors Claire se désespère. Cachée derrière des rochers, elle l’observe tous les jours sur sa barque - car Simon aime s’éloigner de tous, et pêcher. Simon le pêcheur. Et puis un jour Claire fête ses 50 ans, mais c’est peut-être une coïncidence, Simon tombe de sa barque - sous le regard de Claire. Accident ? Suicide ? Meurtre ? Les morts n’ont jamais d’explications évidentes dans ce livre, car chacun croit avoir le fin mot de l’histoire. La vie pourtant est toujours plus compliquée qu’il n’y paraît ; et c’est ce que découvrent tous les personnages du roman, jusqu’aux toutes dernières pages. Et c’est ce que découvrent les lecteurs. Quignard possède un talent unique : se répétant, il ne se répète jamais. Depuis plusieurs années déjà, il tient différentes rênes, et son char ne se renverse pas. D’un côté, il y a «Dernier royaume», dont il a publié en 2009 le sixième tome, La Barque silencieuse. S’y ajoutent de courts textes, comme des blocs de marbre séparés de ces grandes falaises : Medea, ou Boutès. De l’autre côté, il y a des romans contemporains, comme L’Occupation américaine ou Les Escaliers de Chambord, ancrés dans une époque, faussement classiques, véritablement ambigus. Villa Amalia donnait déjà la parole à une femme qui cherchait à fausser compagnie à tout le monde ; Les Solidarités mystérieuses reprennent cette même veine, en la rendant plus apparente encore. Qui est vraiment Claire ? « Marie-Claire, ou Claire, ou Clara, ou Chara. » Le roman se construit comme une déconstruction de toutes les identités ; et cette déconstruction n’est visible que par la multiplication des voix. Chacun a son mot à dire, et chacun le dit : le récit se divise dès lors en autant de focalisations, «Claire», «Simon», «Paul», «Juliette», jusqu’à son dernier chapitre, «Voix sur lande», où toutes ces voix s’affrontent et se répondent. Jamais encore Quignard n’avait utilisé un tel système narratif, qui donne à son roman une véritable épaisseur psychologique. Roman polyphonique donc, où chaque personnage semble accéder un moment à la lumière, mais pour mieux s’éloigner. Roman polyphonique où les voix alternent, et par conséquent se chevauchent dans la tête du lecteur : chacune racontant à peu près la même histoire. Quignard met en scène un groupe d’amis ou de parents que tout éloigne mais qui restent ; une communauté au noyau incommunicable ; un réseau de connaissances qui se desserre vainement. On retrouve dans son livre l’appel du Jadis, comme dans «Dernier royaume» ; le soupçon du langage, comme dans Le Nom sur le bout de la langue ; l’espoir en l’amitié, comme dans Carus ; et l’horreur des aveux, comme dans Vie secrète. «Je déteste les confidences. Je déteste les sentiments qu’on exprime.» Autant de thèmes que Quignard a déjà exploités, donc, mais qui demeurent d’une telle richesse sous sa plume qu’il aurait tort de ne pas les reparcourir. Dans ce nouveau roman, il semble répondre à une question qui traverse depuis longtemps son oeuvre : comment exister hors de la société, qui refuse l’exil ? En entraînant avec soi d’autres exilés, répond Claire, ou Marie-Claire, ou Clara, ou Chara, qui passera son temps près de l’océan, seule et solitaire, mais entourée de ceux-là qui comptent et qui ne sont pas des ombres. Madame Ladon n’est pas qu’une vieille dame mourante. Jean n’est pas qu’un prêtre. Paul n’est pas qu’un frère dépressif. Simon n’est pas qu’un bon père de famille, et pas qu’un pharmacien. Claire n’est pas qu’une femme mûre et amoureuse : en eux, quelque chose apparaît, qui provient du passé et qui complique tout - et qui les rend plus vivants, et meilleurs. Quignard est parvenu à libérer franchement les personnages de son emprise romanesque : dire qu’ils ont une vie propre relèverait de la bêtise, mais c’est presque ainsi. En tout cas, la marionnette s’est cassée en eux. Ils ont cessé de jouer leur rôle. On leur en voudra évidemment, mais ils ont autre chose à faire qu’à plaire à tout le monde, qu’à faire semblant de vivre et qu’à obéir à un script. «Le fond du problème c’est que tout me paraît faux au cinéma. Je trouve que tous les acteurs jouent très mal. C’est consternant. Cette fausseté m’angoisse.»

Les critiques

  • Solidarités.Express
  • Les solidarités.Télérama

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