Eric Reinhardt: la vie rêvée de Bénédicte
On ne dira jamais assez combien un premier roman en dit long sur le paysage intérieur d'un écrivain. Sur les lignes de fracture, les obsessions qui bientôt vont contaminer son oeuvre. Lorsqu'il publie Demi-Sommeil, en 1998, chez Actes Sud, Eric Reinhardt n'est encore qu'un jeune homme de 33 ans, éditeur de livres d'art chez Hazan. Mais déjà l'angoisse perce dans ces pages qui évoquent les (més)aventures d'un jeune homme déchiré entre deux existences - l'une à Paris, morne et sans charme, l'autre à New York, excitante et onirique. Une angoisse existentielle qui pouvait alors se résumer en ces termes : comment vivre sa vie sans trahir ses rêves ? A la lecture de L'Amour et les forêts, son nouveau (et puissant) roman, il faut croire que cette interrogation continue de hanter les nuits de l'auteur. Reinhardt n'a pourtant plus rien d'un débutant : avec six ouvrages déjà derrière lui, il a su imposer au monde des lettres sa silhouette de dandy et son caractère affable, mélange de charme et de timidité, d'intelligence et de retenue. Mais sans doute est-il resté au fond de lui ce gosse complexé, fils d'un commercial dans l'informatique et d'une mère au foyer, toujours prompt à questionner sa légitimité. Cet ado élevé entre Nancy et la banlieue parisienne, avec des rêves littéraires plein la musette, mais hanté par un déterminisme social mortifère. Entré dans l'édition comme on entre en religion, avec Joyce, Breton et Mallarmé pour tous prophètes, Eric Reinhardt trouve son public dès son deuxième roman, Le Moral des ménages, chronique au vitriol de ces classes moyennes qu'il ne connaît que trop bien. "J'ai été beaucoup attaqué à l'époque car on me reprochait de faire de la sociologie et non de la littérature. Qu'on ne pouvait pas prétendre à la beauté en écrivant sur les pavillons de banlieue", se souvient l'enfant de Clichy-sous-Bois. L'express