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"Lune de miel", de François Cavanna : Cavanna, farouche géant aux mains tremblantes

Le 23 février, Cavanna aura 88 ans. A l'en croire, il se verrait bien centenaire, vissé quelques printemps encore à son écritoire. Pas en vieux sage, non - ça, il ne pourrait pas -, en vieil athlète qui connaît son rythme, sa langue et pour qui la littérature tient d'un besoin vital. Il est vrai qu'elle rajeunit souvent son homme. Celui-ci fut tour à tour postier, homme à tout faire, corvéable à merci sous la botte allemande, maçon, dessinateur, journaliste sans maître ni étiquette, écrivain à succès. Et c'est tout un. Il connut le racisme, la guerre - villes et humanité en ruines, la faim, l'appétit de vivre, l'amour, une aventure de presse comme pas deux, Hara-Kiri, une bande de potes, d'insurgés qui, fait rare, tint bon pendant vingt-cinq ans et ne s'étripa pas. Encore une fois, c'est tout un : une vie. Avec Maria, Cavanna achevait, en 1985, une fresque autobiographique inaugurée par Les Ritals et poursuivie avec Les Russkoffs, puis Les Yeux plus grands que le ventre. Caresses et bourrades Dans Lune de miel, il livre des anecdotes par éclats de mémoire, dit ce qui lui reste au coeur comme regrets, comme chaleur humaine, les souvenirs qui l'obsèdent, ceux de la guerre plus présents à mesure que le temps l'en éloigne. Tel ce convoi sanitaire où le petit gars du STO fut transporté avec des Boches revenus tripes à l'air du front de l'Est. Portrait d'homme donc. Pas que, en vérité. En alternance se profilent les chapitres consacrés à Virginie, une drôle de fille, un drôle d'oiseau, mi-tendre mi-sauvage, aujourd'hui sa collaboratrice. Celle-là ne mégote ni son temps ni son affection mais préserve ses secrets. Un petit bout de femme, cadette de quarante-cinq ans, qui entretient une amitié tardive et inconditionnelle avec un géant aux pieds d'argile, plutôt aux mains tremblantes. "Les médecins neurologues donnent plaisamment le nom de "lune de miel" à une période pendant laquelle les symptômes de la maladie de Parkinson s'atténuent au point de laisser croire à une guérison, avant de reprendre avec une implacable violence", a-t-il prévenu en exergue. Aussi sait-on d'emblée qu'on tient le récit d'un combat tout aussi implacable contre un corps indocile, un livre arraché mot à mot contre la dégénérescence. Car Cavanna ne sait écrire qu'en manuel, stylo crocheté aux doigts, jamais sur un clavier. Ainsi, dit-il, les idées coulent à flots. Au fil des ans, sa grande carcasse s'est tassée et sa graphie s'est faite pattes de mouche. Pour le reste, ses phrases griffent encore et distribuent ça et là caresses et bourrades. A grande gueule, langue forte en bouche, post-célinienne a-t-on dit par commodité, sitôt qu'un style n'a rien contre l'oralité et bouscule les conventions du bien-dire. Dans Lune de miel, Cavanna s'en explique : "J'aime les phrases courtes, dépassionnées. Je déteste les effets, si chers aux avocats et, il faut croire, si efficaces." Là n'est pas sa seule élégance. Parfois il s'interpelle et ne s'épargne guère : il ne fut pas un bon père, avoue-t-il. Et aussi : "Tu es un pessimiste profond et destructeur, tu ne sais que démolir, ton humour n'est pas haine parce que tu ne sais pas haïr - même pas ça ! - mais il est bien pis : il est désespoir." Cavanna est un homme brisé par les deuils, l'orphelin de ses chers disparus, Maria, Liliane, Reiser, Gébé, Choron et les autres. Mais un homme que sauve la littérature, pour qui "écrire est colère, écrire est un transport, écrire est une conquête, une immensité". En Cavanna, Parkinson a trouvé, outre un conteur toujours neuf, un farouche duelliste.

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