Gouliseuse
  • Bonjour
  • Lu en 2025/26
  • Poésie
  • Les auteurs
    • Les auteurs découverts récemment
    • Liste des auteurs
    • Langue des auteurs
  • voir et entendre
    • Goulimage
    • Goulyrique
  • Livres
  • Lu par année

"Les Jardins statuaires", de Jacques Abeille et "Les Mers perdues", de François Schuiten et Jacques Abeille : les infinis jardins de Jacques Abeille

Avec lui, il est peut-être chaque fois temps. Ou en tout cas, pas trop tard. A 68 ans, Jacques Abeille est un auteur dont le roman, Les Jardins statuaires, a suivi un étrange et chaotique parcours : publié une première fois chez Flammarion en 1982, redécouvert par Joëlle Losfeld en 2004, il vient d'être réédité chez Attila. Le manuscrit aurait d'abord dû sortir chez Régine Deforges, à L'Or du temps, où, dans les années 1970, sous le pseudonyme de Bartleby, Jacques Abeille avait fait paraître une nouvelle érotique. Mais l'éditrice, écrasée par la censure, les interdictions, les procès, a fini par déposer le bilan. Le texte, lui, s'est égaré, de destinataires absents en nouvelles faillites et même en incendies, avant d'arriver chez Flammarion. De quoi imaginer une légende de phoenix renaissant sans cesse de ses cendres, dont profite aujourd'hui cette réédition qui vient d'obtenir la mention spéciale du jury pour le prix Wepler-Fondation La Poste. Création hors du temps, cette nouvelle publication signe à la fois la pérennité d'une écriture et le rapport étroit et constant qui se tisse avec celui qui la porte. Les Jardins statuaires est une création hors du temps. Il s'agit d'une histoire de mondes, de passage de l'autre côté, de découverte et d'exploration. "Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J'étais entré dans la province des jardins statuaires." Nous voici dans les pas d'un voyageur dont on ne sait d'où il vient et qui va cheminer dans une contrée dont on se demande où elle se trouve. Dans ce pays, les statues sortent de terre. Elles croissent. Se multiplient en greffons et en boutures sous les soins attentifs de singuliers jardiniers. Une société entière vit de cette agriculture minérale. Notre voyageur regarde, observe. "Est-on jamais assez attentif ?", demande Jacques Abeille dès la toute première phrase. Les Jardins statuaires est un texte d'une incroyable puissance narrative, qui peut se lire comme un conte philosophique "swiftien" sur le destin des hommes et de leurs oeuvres. Attentif à soi, attentif à ses rêves, à ses sensations, aux autres, aux mouvements qui agitent l'univers, à l'avenir fragile... Sur les traces de Jacques Abeille, on avance en étrange pays. On découvre des usages, des codes et des rites. Des craintes, des terreurs et des effritements. On apprend quel sort est fait, là-bas, aux femmes et aux filles. Ce qui se passe aux frontières. De quoi il faut se garder. Et où se trouve le gouffre. Ce texte est une longue pérégrination poétique, une marche vers les profondeurs de l'être, vibrante d'images, de sons. "Je crus avoir écrit l'oeuvre d'un fou", explique l'auteur. Il s'agit en fait de l'oeuvre de sa vie, ébauchée lorsqu'il était tout jeune homme, reprise dix ans plus tard, puis écrite en quelques mois, après s'en être nourri sans cesse. Un livre "impossible à finir", mais qu'il faut achever sous peine de s'y perdre. "J'ai pensé, ajoute Abeille, que je n'arriverai jamais à retrouver cette candeur, cette ignorance, cet émerveillement." La force tenace de son auteur, mais aussi son besoin de reconnaissance ont permis au livre de continuer l'aventure. Abeille ne cache pas ses origines brouillées : "Je suis issu d'une drôle d'histoire, confie-t-il. Bâtard et orphelin, à un an, de mon père, j'ai été élevé par son frère jumeau, sans possibilité d'être reconnu." Sa mère, mariée, ne veut pas entendre parler de lui. Son identité lui vient de vrais faux papiers délivrés à la Libération par les anciens compagnons résistants de son père. "Tu n'as droit à rien, pas même au nom que tu portes." Difficile de grandir... "J'étais déjà un pseudonyme", dit-il. L'univers littéraire de Jacques Abeille ressemble à ces forêts où l'on perd les enfants. Chacun de ses livres y égare davantage. Et pourtant tout s'ajoute, se complète, se lie. Comment s'y retrouver ? Quatre ans après Les Jardins statuaires, Flammarion édite Le Veilleur du jour (1986, Ginkgo, 2007), deuxième "voyage" de son "Cycle des contrées". Abeille y déroule sur deux autres titres encore une cartographie troublante. Il en partage la frontière avec Léo Barthe, le nom qu'il a choisi pour publier ses textes érotiques. Au-delà, le lecteur assidu doit se faire collectionneur patient pour réunir la trentaine d'ouvrages qui s'enchevêtrent dans un mikado d'éditeurs. Ginkgo, Deleatur, L'Escampette, Climats, La Musardine, Le Mercure de France, Virgile, Zulma... C'est chez Zulma justement que Jacques Abeille a collaboré la première fois, pour La Clef des ombres (1991), avec le dessinateur François Schuiten qui signe les illustrations de couverture des Jardins statuaires. Tous les deux ont réalisé aussi un étonnant roman graphique, Les Mers perdues, carnet de voyage d'une inquiétante expédition. Encore se perdre. Il en est toujours temps.

Etiquette

mersperduesabeille
  • Chansons et texte
  • Musique
  • Gouliseuse
  • Les films
  • Les documentaires
  • Gouliseuse