E.M. ou la divine barbare. Jean Noël Schifano
Traducteur et ami de l'extraordinaire Elisa Morante, Schifano fut autorisé à pénétrer le saint des saints quand le crépuscule assombrit Rome et toute l'Italie littéraire...
Voici comptées quelques confidences de la plus grande dame des Lettres italiennes de l'après-guerre. Hautement construit dans un camaïeu poétique, mêlant adroitement dialogues, action et descriptions dans une même trame : cela se passe à Rome, dans une clinique cossue, quelques mois avant sa disparition, quelques semaines après son suicide raté. Moravia, Pasolini, Visconti, les hommes sont convoqués dans l'album de souvenirs, les trahisons, mais aussi LE secret de famille, les peurs cachées, les amours avoués, les turpitudes fantasmées... Et entre les visites, pour reprendre force, les promenades dans les parcs, sur les collines, ce qui engendre fatalement une rencontre. Elle s'appelle Polina et les nuits soudain sont bien blanches, elles, brûlées du feu glacé du désir qui repeint les draps dans une chambre d'un grand hôtel... Si bien qu'au matin, quand il faut retourner au chevet d'Elisa, "Paolina dort sur le ventre, joue droite sur l'oreiller, jambe gauche repliée, s'abandonnant dans son sommeil comme le plus beau des nus assouvis de Courbet... Devant sa fente déclose entre les chairs ovées aux fossettes pelliculées de nos humeurs d'amour, je me penche, main déjà en conque, sur la glissante cambrure où prennent leur élan les caresses les plus entêtées, une bouffée de désir m'aile à nouveau..." Il y a des bouffées de plaisir aussi dans cette lecture. Sentiment trouble d'une musique sous les paupières que le cerveau transmue, décrypte, interprète et joue à sa manière, toute lecture est une nouvelle lecture mais jamais ne lasse. Il en va ainsi de ce tâtonnement à travers le labyrinthe de la mémoire, parcours du tendre non finito, comme il est précisé sur la couverture. Si bien que l'on serait tenté de recommencer sa lecture quand on arrive au terme de ce mutin voyage...