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Pour s’adresser à sa mère analphabète,.Télérama

Pour s’adresser à sa mère analphabète, dévastée par la guerre du Vietnam, le romancier déstructure son écriture. Et touche ainsi à l’essentiel.

Ce serait l’histoire d’une famille de réfugiés pauvres, arrivés aux États-Unis après la guerre du Vietnam. Mais résumé ainsi, le premier roman de ce jeune prodige de la littérature américaine, déjà traduit en trente langues, serait vidé de sa substance. Ocean Vuong, né en 1988 à Saigon et qui vit aux États-Unis depuis qu’il a 2 ans, bâtit son roman comme une lettre à sa mère. Une lettre un brin vaine, puisque, fille d’un soldat américain et d’une paysanne vietnamienne, celle-ci est analphabète et parle très peu l’anglais. Mais « quel est le prix à payer si on passe toute sa vie côte à côte avec les gens qu’on aime sans pouvoir leur parler, sans pouvoir leur dire exactement ce qu’on ressent ? », explique-t-il, en définissant son roman comme « une vaste tentative de tester les limites du langage ».

Car c’est bien là que réside la puissance du livre, dans une déstructuration magnifiquement maîtrisée de l’écriture, dans le choix des mots et la subtilité du langage pour exprimer l’amour et l’admiration pour une mère (pourtant dure, parfois) et une grand-mère, toutes deux démolies par les séquelles d’une guerre, pour approcher au plus près la condition des Américains du Sud-Est asiatique, pour mettre des mots (parfois crus) sur son premier amour et la découverte du désir homosexuel. En convoquant aussi bien ses grands prédécesseurs en écriture Roland Barthes, Toni Morrison ou James Baldwin que le champion de golf Tiger Woods ou encore une cohorte d’animaux (un chevreuil, des macaques, des bisons, des veaux, des papillons monarques) et le décor des champs de ­tabac du Connecticut ou les quartiers pauvres de Hartford, la capitale de l’État, Ocean Vuong façonne une langue splendide pour toucher à l’essentiel, questionner au plus profond l’amour filial, la question de la race, de l’identité, de la masculinité et faire sour­dre ces brefs instants de splendeur auxquels fait référence son titre.

C’est que le jeune enseignant de lit­térature à l’Université d’Amherst (Massachusetts) est avant tout poète — récompensé notamment par le prix T.S. Eliot pour Ciel de nuit blessé par balles (1) . À la fin du roman, il remercie un de ses professeurs pour lui avoir fait comprendre que « les frontières entre genres littéraires n’ont d’autre réalité que celle de l’étroitesse de nos imaginaires ». Il en administre une preuve admirable.

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