Laura Kasischke, dentellière du réel et de l’abîme
Elle écrit des romans glaçants, elle est aussi poète. Nous avons rencontré à Vincennes, au Festival America, l’auteure d'«Eden Springs», un court roman choral qui raconte la vie d'une secte, La Maison de David
- Des yeux bleus, une voix douce et des livres qui vous hantent, vous terrifient doucement. Comme cet Eden Springs qui vient de paraître, traduit par Céline Leroy chez Page à Page où Laura Kasischke suggère plus qu’elle ne raconte à ses lecteurs les abus, la violence, la jalousie, la peur qui ont miné le quotidien d’une communauté religieuse du Michigan en route pour la foi, pour la vie et la jeunesse éternelles. Le soleil brille, les oiseaux chantent, la récolte de fruits est splendide et les jeunes filles en fleurs, un petit train parcourt le parc d’attractions, ce petit zoo enchanté qu’ont bâti les fidèles de Benjamin Purnell, qui règne sur la Maison de David. Et pourtant, la mort et le viol rôdent dans les vergers d’Eden Springs.
Laura Kasischke est une dentellière du réel. Elle tisse ses splendides tissus de mots, poèmes ou romans, où ce qui rassure – le quotidien, le familier – ne parvient jamais à recouvrir entièrement le mal et la souffrance. Elle est une reine de l’ellipse, de l’image aussi, qui surgit au détour d’une phrase et vous fige brusquement sur place. Elle possède, comme les poètes, l’art de ne pas trop en dire. D’ailleurs, elle se présente d’abord comme poète. Venue du Michigan où elle vit, Laura Kasischke évoque son travail, à la terrasse d’un café à Vincennes en marge du Festival America.
Le Temps: Est-ce important pour vous de rencontrer des lecteurs?
Laura Kasischke: Cela me donne confiance, m’encourage à continuer. Les écrivains sont solitaires, ils écrivent des romans pendant des mois et des années, sans avoir de retour sur leur travail, personne ne leur en parle. Rencontrer des lecteurs me rassure: je ne me suis donc pas bercée d’illusions; je n’ai pas bêtement perdu mon temps en écrivant…
La poésie a été la première forme d’écriture pour moi. J’ai commencé à écrire de la poésie une dizaine d’années avant mes romans. C’est la poésie que j’ai étudiée, la poésie que j’enseigne. C’est là que se trouve mon identité. En poésie, j’ai le sentiment de mieux savoir ce que je fais. Aux Etats-Unis, mes amis sont des poètes. Il y a bien plus de romanciers que de poètes dans ce pays. Nous sommes un petit cercle, nous connaissons nos travaux, nous sommes en lien sur les réseaux. Si je ne consacre pas plus de temps à la poésie qu’à la fiction, c’est surtout parce qu’écrire un roman est un travail de très longue haleine.
«Mariées rebelles», un de vos recueils, a été traduit en français*. On est frappé par la parenté entre votre poésie et vos fictions. Un poème devient-il parfois un roman?
Non. Ce sont deux choses très différentes. Il peut m’arriver de prendre une image dans un poème pour l’utiliser dans un roman ou inversement. Mais, malgré leurs similitudes – après tout c’est la même personne qui écrit! – poésie et fiction sont très différentes pour moi. Le poème est concis, dit quelque chose qui s’exprime en peu de mots. En revanche, il faut plonger dans un roman, développer un récit, des personnages. Mes poèmes, c’est vrai, possèdent une petite part fictionnelle, mais ils n’ont pas de personnage et ne racontent pas véritablement des histoires…
Comment est né ce livre, «Eden Springs»?
J’ai entendu parler de cette secte, qui a véritablement existé et qui m’a tout de suite beaucoup intéressée. A force de lectures, je me suis dit qu’il y avait là matière à livre. J’ai d’abord pensé que je pourrais écrire un texte documentaire ou historique. Mais ce genre-là n’est pas pour moi.
L’histoire de la Maison de David est très complexe, beaucoup de choses très différentes se sont produites sur plusieurs dizaines d’années. Les témoignages qu’on peut encore lire, dont beaucoup étaient destinés au tribunal, se contredisent énormément. Il est presque impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé. On trouve presque autant de récits des abus du chef de Benjamin Purnell que de gens qui disent qu’il était merveilleux et que la vie dans la Maison de David était paradisiaque. Aucun personnage principal ne s’imposait vraiment pour raconter cette histoire, j’ai donc développé différentes voix.
Comment avez-vous recréé les personnages?
J’ai dû imaginer ce qu’ils ressentaient, ce qu’était leur vie émotionnelle à partir des témoignages réels. Finalement ce n’est pas si différent que d’inventer un personnage. Les personnages de fiction ont aussi des liens avec le réel, ils peuvent ressembler à quelqu’un, ou, en tout cas, à l’idée que je me fais de la vie intérieure de quelqu’un. Je n’ai jamais été quelqu’un d’autre que moi-même, mais j’ai beaucoup fait comme si…
La pratique de la poésie vous a-t-elle aidée à approcher cette histoire éclatée?
Oui. Pendant un moment du reste, j’ai pensé à tirer un recueil de poèmes de cette matière. Mais comme l’histoire de départ est réelle, et que toutes les informations que j’avais constituaient une importante source d’inspiration – notamment la prose des témoignages et des articles de journaux –, je ne suis pas sûre que cela aurait marché.
Puis j’ai pensé à raconter à partir de mon point de vue, celui d’une femme écrivain qui enquête sur cette secte. Mais il m’a semblé que ça aurait été très ennuyeux, qu’on n’avait pas besoin d’un nouveau livre sur un écrivain en train d’écrire et dont les aventures consistent essentiellement à se rendre à la bibliothèque…
«La tragédie devient banale dès lors qu’elle est énoncée», dit l’un de vos poèmes. Il me semble qu’on pourrait appliquer cette phrase à votre écriture: ne jamais tout dévoiler sous peine de rendre le mystère banal…
J’aime cette idée. On m’a souvent reproché de laisser trop de mystère, de ne pas éclairer suffisamment les choses. Mais c’est ce que j’aime, d’abord en tant que lectrice. J’aime ne pas tout savoir. J’aime les romans qui ont des fins ouvertes, qui laissent plusieurs possibilités en suspens. J’aime La montagne magique de Thomas Mann, par exemple, où l’on suit un personnage longtemps, et pourtant sa vie ne commence vraiment qu’à la fin du livre…Le temps.ch