Gouliseuse
  • Bonjour
  • Lu en 2025/26
  • Poésie
  • Les auteurs
    • Les auteurs découverts récemment
    • Liste des auteurs
    • Langue des auteurs
  • voir et entendre
    • Goulimage
    • Goulyrique
  • Livres
  • Lu par année

Dernières critiques

  • L'Éternité n'est pas de trop : du roman d'amour au « roman du vide-médian » Par Sylvie Parizet Cairn info
  • Le seul fils
  • Mon coin lettre.Les fleuves du ciel
  • “Les Fleuves du ciel” d’Elif Shafak, une odyssée poétique dans les méandres de la vie
  • Un roman psychologique hanté dans la Pologne du siècle dernier

Corbin Alain

Langue
Français

Les lecteurs assidus de Peter Handke savent à quel point de liberté sa phrase a atteint. On peut y être sensible ou pas, comme à une musique. Il y a quelque chose de très aérien dans le Handke d’aujourd’hui, comme le prouve son Essai sur le fou de champignons. Que cette histoire se passe essentiellement dans les forêts à scruter le sol ne change rien à l’affaire. On ne peut savoir avant d’avoir lu ce livre quel horizon ouvre un champignon, horizon de rêverie, d’extase mais aussi de mort. Une fatalité habite chaque instant et se loge sous chaque caillou ou motte de terre. Raison peut-être pour laquelle le « héros » du livre, un juge célèbre, un avocat plus exactement, aime tout particulièrement à fouailler dans les cratères forestiers creusés par les bombes de la Seconde Guerre mondiale (l’histoire se passe essentiellement en France, en banlieue parisienne, mais cette précision n’est probablement pas importante). La forêt a été et est peut-être encore un lieu de projection mythique, abri ou sanctuaire où se réfugient aussi bien les voleurs que les amoureux, les elfes que les mendiants, aujourd’hui les SDF ou les migrants. La forêt est un lieu ouvert où se terrent une promesse, un réconfort ou une menace. C’est un lieu de quête et de parole, un lieu où le silence est bruissant, où « le mouvement des frondaisons dans le vent » est une « histoire en soi », pour paraphraser le sous-titre du livre.

 

Cet Essai est un récit, parfois un conte, mais désillusionné, un conte qui n’aurait pas renoncé aux puissances de l’imagination mais qui en exposerait l’artifice. Il faut dire qu’en tant que récit, cette histoire compose avec le vrai, avec la vérité. C’est le pacte qu’elle demande à son lecteur de signer en préambule, et qu’elle nous invite à déchirer au terme de notre lecture. Il s’agit de relater la passion d’un ami disparu, la passion qui l’aura fait disparaître, quête sans fin, où la mort même semble une étape sur le chemin de vie et de mort. Peter Handke, le narrateur, nous dit qu’il s’agit d’un « récit de récit », tout en précisant que ce n’est pas son genre littéraire de prédilection. Veut-il dire par là qu’il préfère la fiction « pure » ? J’avoue ne pas comprendre cette distinction, d’autant plus que son écriture me semble volontairement jouer à franchir cette limite entre le vrai et le faux, le sérieux et le frivole, le vraisemblable et l’invraisemblable. Je me suis demandé pendant un temps si le juge n’était pas un double de l’auteur. Cette personne a existé, cela semble hors de doute, mais pour autant cet ami n’en demeure pas moins un double par excellence. L’être au travers duquel pourra s’exprimer cette passion pour le dehors, la nature, laquelle ne s’oppose pas au monde urbain mais contribue à les relier. Dedans et dehors dialoguant comme jamais, contrainte et liberté, désert et océan, la forêt se donnant comme un lieu inépuisable de ressource, à la fois sensorielle, cognitive et spirituelle.

Une passion s’ancre dans l’enfance, ce que nous rappelle ce livre. Elle peut être délaissée pour refaire irruption dans l’existence de l’adulte. C’est ce qui se produit ici, de façon spectaculaire et imprévue. C’est une révélation, c’est un choc esthétique et existentiel, c’est comme une conversion, elle a son moment clé, son lieu, son objet, sa vision. C’était là une confrontation qu’il n’avait encore jamais connue, d’après le narrateur, lequel cite son ami :

« Ce qui me tombait là sous les yeux subitement - non, pas subitement, mais sans crier gare : je l’ai pris sur le moment pour quelque chose qui n’avait pas de nom, ou bien, si j’avais pour ça un nom, alors, dans une exclamation silencieuse tout au fond de moi : ”Une créature !”, avec un ”Oh !” devant, comme souvent dans les romans de Knut Hamsun... »

Face à l’intensité de ce que vit le fou de champignons, on pourrait ressentir comme une envie de partager ces moments d’exception. D’autant plus qu’ils entrent en écho avec une réussite professionnelle d’exception et un amour apparemment harmonieux. Mais ce serait oublier ce qui dans toute passion est en excès sur le réel, son apparence et ses exigences matérielles. Les trois quarts du livre sont un bonheur, un bonheur d’expression et de découverte. On se met à l’écoute du vent, on fouille la terre en vue de découvrir une créature inconnue, un « trésor » comme dit l’ami. Ce sont des odeurs, des couleurs, des sons imperceptibles. Un enchantement. L’ami est magicien, enchanteur-enchanté. Son histoire est celle d’une initiation, avec son côté érudit, même si ce personnage sera toujours en décalage quand il se décidera à fréquenter les cercles de mycologues. N’oublions pas que notre personnage est avocat, grand avocat, qu’il parle bien et qu’il est épris de justice, ce qui ne semble pas si commun dans ce milieu. Ce personnage est un mélange de culture et de sauvagerie, d’une sauvagerie qui ne s’oppose pas à sa vocation sociale, du moins pas d’emblée, puisqu’au au contraire elle semble devoir la parfaire. S’isoler dans la forêt pour travailler ou observer fut une manière pour lui de s’ouvrir autrement au monde, une manière plus pleine, plus entière. Et comme cet homme aimait les mots, il baptisait les lieux qu’il élisait pour se retirer. Ainsi « le chemin de la grande migration ». Cet homme au fond, avocat international, était un migrant. Il ne connaissait pas de plus grand plaisir que celui de passer des frontières, lisières du bois, orée des langues, limites du corps - jusqu’à celles de l’esprit, qu’il perdit plus ou moins.

Peter Handke, dans son préambule, refuse d’accoler le nom de tragédie à son histoire. Au terme de son histoire, il fait appel au conte pour surseoir au verdict ou pour échapper à la loi. De la société ? du récit ? Somme toute, que ce livre s’intitule « essai » est une forme de réponse. Dans le paysage éditorial actuel, on s’attendrait plutôt à ce qu’il s’appelle roman. Mais peut-être que tout récit est un essai, une tentative de saisir quelque chose, ou de restituer un mouvement, une pensée, un engagement du corps et de l’esprit, un espoir, une folie. Une sorte de peur gagne progressivement le livre, un effroi. La lumière baisse, la forêt se fait opaque. Le lecteur peut se munir d’une lampe frontale, il fait nuit maintenant. Autour de moi s’envolent des créatures sans nom, j’aimerais qu’il s’agisse de merles ou de geais, il s’agit de chauve-souris ou de sylphides. La frontière ultime est atteinte quand le chasseur devient chassé, l’espace se renverse, se rétrécit, tout ce qui se projetait dans le lointain se retourne pour viser le fou de champignons. La terre s’enfonce sous ses pieds, le monde de la forêt devient mouvant comme on le dit des sables. Il s’y englue, il en est devenue la proie. Il est désormais en son cœur comme au creux d’une paume gigantesque qui inéluctablement se referme sur lui. « Vite quitter cette forêt ! Mais impossible. »

Et puis on se réveille, on voudrait se réveiller. Tout n’était-il pas un rêve, une vision ? Tout n’est-il pas qu’un livre ? Handke s’étonnait voire s’offusquait presque, dès la première phrase de son récit, du « sérieux » lié à l’écriture. Ne s’agit-il pas simplement d’une histoire, d’un récit de récit ? On entend dire quelque chose, on le répète, on le transforme. On habille les fait de mots, on les pare comme pour aller au bal ou à un enterrement. Alors, que diable, un peu de légèreté ! Le récit aurait-il le pouvoir de conjurer la folie, de la dissoudre ? Le mal qui sévit dans le monde, la souffrance collective comme le déchirement individuel, sont-ils eux aussi solubles dans l’air ? Vous dites qu’il a disparu. Que faire avec ça ? Je suis d’accord avec vous, nous cherchons tous le Graal, certains trop ou pour le dire avec les mots d’un autre écrivain, certains le désirent de la même manière qu’ils désirent la lune mais sans connaître le moyen de l’obtenir, et c’est là qu’est le problème. Notre Graal à nous c’est parfois un livre, un objet tangible, que l’on peut tenir entre ses mains, ouvrir, feuilleter, reprendre, même si la promesse qu’il nous fait s’échappe entre nos doigts. Lui, le fou, ce n’est pas moi, mais le livre me permet d’entretenir un lien avec lui, un lien vital : « Nous nous trompâmes tous les quatre. Mais celui qui se trompa le plus, se fourvoya le plus magistralement, ce fut lui. » Le reconnaître est un moyen de rester en contact avec lui, de le rappeler ici où il n’est plus, de partager sa compagnie.

 

Pascal Gibourg - 29 octobre 2017

Lu de cet auteur

  • La douceur de l'ombre.Alain Corbin

Derniers livres

Prev Next

L'éternité n'est pas de trop. François Cheng

Hors champ. Marie-Hélène Lafon

Les fleuves du ciel. Elif Shafak

L'eau des miroirs. Christian Bobin

E.E. Olga Tokarczuk

Le vieux qui lisait des romans d'amour. Luis Sepulveda

Au cœur des mythologies

Les oiseaux. Tarjei Vesaas

Avant de brûler. Virginie DeChamplain

Les dangers de fumer au lit. Mariana Enriques

La vie meilleure. Etienne Kern

Mémoires secrètes d'une poupée. Silvina Ocampo

Récits de saveurs familières

Récolte de la lumière du jour

La petite bonne. Bérénice Pichat

J'écris l'Iliade.Pierre Michon

La tristesse des anges. Jon Kalmann Stefansson

Les répétitions. Silvina Ocampo

Il neige sur le pianiste. Claudie Hunzinger

La musique de la pluie. Sivina Ocampo

  • La petite sœur. Mariana Enriques

    Dans ce portrait, on trouve une Silvina morcelée, une femme à recomposer.' Affublée de ses lunettes noires à montures blanches, ses éternelles baskets rouges aux pieds, l'insaisissable Silvina Ocampo, à…

Malou a lu ces auteurs:

Prev Next

Malte Marcus

Je suis né en 1967 à la Seyne-sur-Mer, et j’y suis resté. Devant la mer. J’ai fait des études de cinéma, mais ça n’a pas trop marché. J’ai fait un...

Read more

Delorme Wendy

Wendy Delorme est une auteure performeuse*, militante LGBT, enseignante-chercheuse en sciences de l'information et de la communication et traductrice française.

Read more

Ocampo Silviana

Née en Argentine en 1903, au 550 de la rue Viamonte à Buenos Aires, Silvina Ocampo est la cadette d'une famille de six sœurs et un demi-frère. Ses parents, Manuel...

Read more

Rushdie Salman

Salman Rushdie Ahmed Salman Rushdie, né le 19 juin 1947 à Bombay, est un écrivain britannique d'origine indienne. Son style narratif, mêlant mythe et fantaisie avec la vie réelle, a...

Read more

Beauchemin Jean-François

En 2004, une grave maladie le pousse à quitter Radio-Canada. Il se consacre dès lors à temps plein au métier d'écrivain. Avec La fabrication de l'aube, qui relate l'expérience de cette maladie, il...

Read more
  • Valdès Zoé

    Zoé Valdés a fait ses études à l’Institut supérieur de pédagogie « Enrique José Varona » jusqu’en 4e année. Elle a suivi les cours de la Faculté de philologie de…

  • Michon Pierre

    Pierre Michon naît à Châtelus-le-Marcheix dans la maison de ses grands-parents. Il est élevé par sa mère institutrice après que son père eut quitté le foyer. Il passe son enfance…

  • Detambel Régine

    Née en 1963, Régine Detambel, kinésithérapeute de formation, vit aujourd'hui dans la région de Montpellier et est l'auteur depuis 1990 d'une œuvre littéraire de tout premier plan, publiée pour l'essentiel…

  • Munro Alice

    Alice Munro compte parmi les écrivains canadiens les plus reconnus dans son pays et dans le monde. Ses nouvelles paraissent régulièrement dans The Atlantic Monthly, Saturday Night et The Paris Review. Elle a fait…

  • Grannec Yannick

    Yannick Grannec est graphiste et illustratrice de métier. Après un bac scientifique et des études artistiques, elle rejoint l'École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) où elle obtient en 1994 un…

  • Zenatti Valérie

    Née dans une famille juive, Valérie Zenatti a émigré en Israël à l’âge de 13 ans. Avec sa famille, elle a vécu à Beer-Sheva, ville du sud d'Israël. De 1988…

  • Megnin Jean Philippe

    Jean-Philippe Mégnin vit pas très loin de Besançon et tout près de sa femme et de leurs deux enfants. Quand il n’enseigne pas l’histoire des sciences, il se demande toujours…

  • Adonis

    Né en 1930 en Syrie dans une famille paysanne, naturalisé libanais, Ali Ahmad Saïd Esber prend très tôt le nom d’Adonis pour devenir le plus marquant et le plus varié…

  • Calvino Italo

    Né à Santiago de Las Vegas en 1923, Italo Calvino, enfant, quitte Cuba pour l'Italie. Après avoir combattu dans la Résistance italienne durant la seconde guerre mondiale, il termine ses…

Prev Next
  • Chansons et texte
  • Musique
  • Gouliseuse
  • Les films
  • Les documentaires
  • Gouliseuse